Le champagne demeure l’un des plus beaux ambassadeurs du savoir-faire viticole français et un pilier incontournable de l’économie champenoise. Pourtant, après une année 2024 difficile marquée par une chute mondiale des ventes de 9,2 % et seulement 271 millions de bouteilles expédiées (The Drinks Business), la filière aborde la fin 2025 avec une prudence teintée d’inquiétude.

De janvier à août 2025, les expéditions ont reculé de 1,8 %, atteignant 145 millions de bouteilles. Le marché français reste en repli (–4,8 % à 56,7 millions de cols), tandis que les exportations se maintiennent à 88,4 millions. Cette stagnation confirme que la dynamique du champagne se joue désormais hors de l’Hexagone.
Des exportations contrastées
La photographie du marché révèle une géographie contrastée. L’Union européenne affiche un recul de 2,1 % sur huit mois, quand le reste du monde progresse de 1,2 % avec 63,7 millions de bouteilles. L’été n’a pas arrangé la tendance : en août, les expéditions globales ont chuté de 6,7 % (15,3 millions de bouteilles), avec un recul plus marqué en France (–8,4 %) qu’à l’export (–5,5 %).
Ce qui frappe, c’est la divergence entre volumes et valeur. Les 15 principaux marchés progressent de 6,5 % en volume, mais la valeur ne croît que de 0,7 %. Les baisses de prix, particulièrement visibles au Royaume-Uni où les distributeurs multiplient les promotions, grignotent les marges et fragilisent l’image de prestige.
Les marchés phares
En 2024, la consommation mondiale s’est structurée autour d’un partage clair : 43,5 % en France et 56,5 % à l’international. Sur un chiffre d’affaires total de 5,8 milliards d’euros, 64 % proviennent des exportations.
Les États-Unis et le Royaume-Uni pèsent à eux seuls 35 % des volumes exportés, confirmant leur rôle pivot. Le Japon a consolidé sa troisième place, tandis que le Moyen-Orient, porté par les Émirats arabes unis, s’affirme comme une zone de croissance stratégique.
Les 10 premiers marchés du champagne en 2024
| Pays | Volume (millions de bouteilles) | Valeur estimée (€) | Tendances clés |
| États-Unis | 27,4 | ≈ 820 M | +10,3 % en 2025, mais prix moyen en baisse |
| Royaume-Uni | 22,3 | ≈ 519 M | Promotions massives, bond lié à Noël |
| Japon | 12,4 | ≈ 386 M | Croissance régulière (+8,7 % volume) |
| Allemagne | 9,5 | ≈ 229 M | Marché en repli |
| Italie | 8,3 | ≈ 235 M | Pression concurrentielle |
| Belgique | 7,6 | ≈ 153 M | Léger recul |
| Australie | 7,3 | ≈ 147 M | Marché dynamique, sensible aux millésimes |
| Suisse | 4,8 | ≈ 124 M | Marché stable |
| Espagne | 3,7 | ≈ 105 M | Consommation modérée mais régulière |
| Émirats arabes unis | 3,4 | ≈ 100 M | +25 % en valeur, forte croissance |
Récolte 2025 : un millésime solaire
Les vendanges ont débuté le 19 août, l’une des dates les plus précoces jamais enregistrées (La RVF). Les raisins présentent un état sanitaire remarquable et des degrés prometteurs (10–11 % vol). Le rendement commercialisable a été fixé à 9 000 kg/ha, contre 10 000 kg en 2024, ce qui correspond à une production théorique de 258 millions de bouteilles. Avec un stock global supérieur à 1,28 milliard de bouteilles, soit près de cinq années de ventes, la gestion des volumes reste un enjeu majeur.
Cette décision, saluée par les grandes maisons qui y voient une manière de maintenir l’équilibre entre offre et demande, inquiète les vignerons indépendants. Pour eux, la réduction des rendements menace la rentabilité, surtout dans un contexte de hausse des coûts.
Un coût de production en hausse
Le prix du raisin se situe entre 6 et 7 €/kg, ce qui porte le coût matière à 7,20 € par bouteille, hors main-d’œuvre. À cela s’ajoutent les salaires des 120 000 saisonniers mobilisés chaque année, ainsi que les investissements nécessaires pour répondre aux exigences environnementales. Certains acteurs plaident pour une baisse du prix du raisin, estimant qu’elle permettrait de soutenir les producteurs les plus fragiles sans sacrifier les volumes.
Les stratégies pour l’avenir
Face à ces défis, la filière doit trouver un nouvel équilibre.
- Diversifier hors Europe : l’Asie et le Moyen-Orient apparaissent comme des relais de croissance incontournables.
- Préserver l’image de marque au Royaume-Uni : limiter les promotions et jouer la carte de la rareté.
- Capitaliser sur le millésime 2025 : communiquer sur sa qualité exceptionnelle et sur la baisse volontaire des rendements.
- Gérer les stocks avec prudence : éviter une saturation du marché tout en sécurisant les marges.
- Maîtriser les coûts : miser sur l’efficacité et la montée en gamme plutôt que sur une course aux volumes.
La concurrence des effervescents
Sur le marché mondial des vins effervescents, le champagne doit désormais faire face à des concurrents redoutables qui profitent de leur positionnement prix pour séduire une clientèle plus large. Le prosecco italien domine largement en volume, grâce à une méthode de production en cuve close beaucoup moins coûteuse que la méthode champenoise. Cette efficacité se retrouve dans les rayons : une bouteille de Prosecco se vend en moyenne entre 12 et 25 dollars, soit dix à quinze euros pour le consommateur européen. En Grande-Bretagne, il n’est pas rare d’en trouver autour de 10 livres, soit environ 12 euros, dans la grande distribution.
Le cava espagnol, élaboré comme le champagne selon la méthode traditionnelle, occupe une place intermédiaire. Son prix de vente au détail se situe généralement entre 15 et 35 dollars, soit environ 14 à 32 euros. Il attire ainsi une clientèle à la recherche de bulles de qualité, mais qui ne souhaite pas payer le prix fort du champagne.
À l’opposé, le champagne conserve une position très éloignée de ses concurrents, tant en termes d’image que de prix. Une bouteille de brut non millésimé est rarement accessible en dessous de 45 euros, et atteint facilement 60 dollars ou plus sur les marchés export. Selon certaines analyses, le prix moyen d’une bouteille a même progressé de 10 euros supplémentaires en 2025, renforçant l’écart avec les autres vins effervescents.
Cette différence de prix illustre la fracture entre deux approches du marché. D’un côté, le champagne continue d’incarner le luxe et le prestige, avec une aura culturelle et symbolique qu’aucun autre effervescent ne parvient à égaler. De l’autre, le prosecco et le cava profitent d’une élasticité prix qui leur permet de séduire un public plus large, notamment en Europe, où la pression promotionnelle est particulièrement forte. En France, le cava représente déjà près de la moitié des ventes d’effervescents étrangers, preuve que le rapport qualité-prix pèse lourd dans le choix des consommateurs.
Le défi stratégique pour la Champagne est clair : maintenir son statut de vin d’exception sans céder aux logiques de volume et de rabais qui font le jeu de ses concurrents. La bataille ne se joue donc pas uniquement dans les vignes, mais aussi dans les esprits des consommateurs, entre l’attrait du luxe et l’accessibilité des bulles festives.
L’évolution des modes de consommation
Depuis plusieurs années, les jeunes générations modèrent leur consommation d’alcool : aux États-Unis, le pourcentage d’adultes confirmant boire de l’alcool est passé de 62 % à 54 % entre 2023 et 2025, tandis que le nombre moyen de verres consommés par semaine a chuté à 2,8, un plancher historique. (Données de Gallup) Ce recul s’affirme davantage chez les moins de 35 ans : leur consommation régulière recule plus rapidement que celle des générations plus anciennes.
Mais cette désaffection partielle ne traduit pas une indifférence aux boissons fines. Bien au contraire : les jeunes cherchent désormais l’exception plutôt que la quantité. Ils valorisent les produits aux récits authentiques, les expériences de dégustation originale, les formats innovants et les alternatives “sans” ou “faible teneur en alcool”. Le marché des vins non alcoolisés, par exemple, a pesé environ 2,26 milliards de dollars en 2023 et devrait atteindre 3,78 milliards d’ici 2030, avec un taux de croissance annuel cumulé (CAGR) estimé à 7,9 %. Les vins effervescents représentent à eux seuls 60,41 % du chiffre d’affaires de ce segment “sans alcool”.
Dans les bars à vin, on assiste à une transformation des usages : le client ne vient plus seulement pour boire un verre, mais pour vivre une expérience, dégustation thématique, association mets-bulles, atmosphères immersives. Le Champagne sort de son rôle classique pour se retrouver dans des cocktails créatifs : “Champagne spritz”, flûtes revisitées ou mixologie fine avec bulles premium. Ces usages hybrides permettent de toucher une clientèle plus jeune, curieuse, moins fidèle aux codes traditionnels.
Ce changement sociologique oblige la filière à repenser son offre : la pluralité des formats, l’innovation sans alcool, la valorisation des histoires de terroir et de durabilité deviendront des leviers essentiels pour séduire une clientèle en quête de sens, plus attentive à l’expérience qu’au simple produit.
Ce qu’il faut retenir
La fin d’année 2025 ouvre une nouvelle séquence pour la Champagne. Les volumes se contractent, mais la sélectivité et la valorisation deviennent les maîtres mots. Les marchés lointains assurent le relais de croissance, tandis que l’Europe impose une discipline commerciale stricte. Dans ce contexte, le millésime 2025, solaire et qualitatif, offre un levier précieux pour conforter la place du champagne dans le cercle restreint des grands vins mondiaux.
Rédigé par Jean-Charles Letellier
Fondateur de Vinifield
- Accompagnement des entreprises viticoles dans leur stratégie export en Asie
- Conférencier et formateur auprès d’écoles de commerce et d’entreprises privées
Sources :
- The Drinks Business, septembre 2025
- Vinetur, septembre 2025
- Champagne.fr, données 2024
- La Revue du Vin de France, août 2025
- Vitisphère, septembre 2025
- Matot-Braine, septembre 2025
- Millesima.fr, 2025
